Pseudocarence en fer observée sous les lignes à haute tension en France

Pseudocarence en fer observée dans une population française habitant à proximité des lignes à haute tension : un piège pour le clinicien

par Hachulla E., Caulier-Leleu M.T., Fontaine O., Mehianoui L., Pelerin P. (Faculté de Médecine,Université de Lille). Adresse correspondance : Service de Médecine Interne, Hôpital Huriez, Centre Hospitalier Régional Universitaire, F- 59037 Lille (France).

ex: European Journal of Internal Medicine, 11, pp.351-352 (2000).
(Ce document a également fait l'objet d'une communication au Colloque "Effets biologiques et médicaux des installations de courants électriques à haute tension" à l'Assemblée Nationale Française le 26 mars 1999)

L'effet sur l'organisme de l'exposition aux champs électromagnétiques à très basse fréquence (50 / 60 Hz) n'est pas encore bien connu. Ayant observé de manière fortuite des modifications inhabituelles du fer sérique chez plusieurs habitants d'un même village du Nord de la France, village faisant partie d'une zone dortoir suburbaine (Coutiches :2056 habitants, 50°31' latitude Nord, 3°15' longitude Est, altitude 24 à 31 mètres [1]), nous avons étudié le fer sérique, le taux d'hémoglobine, la capacité totale de fixation de la sidérophiline (CTF), la ferritinémie de 91 habitants de Coutiches (31 hommes- moyenne d'âge 35,3 ans ; 24 femmes – moyenne d'âge 39,3 ans ; 26 enfants – moyenne d'âge 8,8 ans).

Tous habitaient dans un périmètre de 200 mètres autour de deux lignes à haute tension (2 fois 400 kV pour l'une et 150 kV pour l'autre), traversant le village (la ligne 2 fois 400 kV ayant été installée en août 1991, l'autre existant depuis plus longtemps). Pour quatre d'entre eux, nous avons pu étudier le myélogramme, pour trois d'entre eux, faire une étude du métabolisme du fer par injection d'isotope 59Fe et faire une étude de la durée de vie des globules rouges par le 51Cr.

Le champ magnétique mesuré à 1,50 mètre du sol variait en général de 4,8 à 0,7 µT (48 à 7 mG) dans les 30 mètres à proximité des lignes et de 1 à 0,2 µT (10 à 2 mG) dans les 30 à 100 mètres des lignes.

Un total de 15 hommes sur 31 (48,4%) (p <0,05 comparativement aux témoins), et 13 femmes sur 34 (38,2 %) avaient un faible niveau de fer, mais aucun ne présentait d'anémie. Alors qu'aucun sujet mâle n'avait de taux de ferritine bas, 7 femmes sur 34 (20,6 %) l'avaient. Parmi les 13 femmes sur 34 présentant un taux de fer bas, trois d'entre elles seulement avaient un bas taux de ferritine (15 hommes sur 31 soit 48,4 % et 10 femmes sur 34 soit 29,4 % ) avaient un taux de fer bas, mais non d'anémie et un niveau normal de ferritine (p<0,05 comparativement aux sujets témoins, respectivement) (tableau 1). Ces pourcentages sont donc nettement supérieurs à ceux attendus selon les données de la littérature et à ceux de notre population témoin adulte, appariée en âge et en sexe (moins de 5 % chez l'homme et moins de 25 % chez la femme [2-4]).
Aucun des habitants étudiés n'avait de syndrome inflammatoire. Nous avons d'autre part retrouvé une corrélation négative entre le taux d'hémoglobine et la distance par rapport aux lignes à hautes tensions particulièrement significative chez la femme (p = 0,03, r = -0,35).
Quatre habitants mâles présentant des taux de fer typiquement bas ont été soumis à un myélogramme. La distribution cellulaire était normale et le pourcentage d'érythroblastes sans granules de fer était respectivement de 56, 68, 73 et 87 %. Dans deux cas, le fer était absent des macrophages.

Homme*
(n = 15/31
= 48,4 %)

Femme**
(n = 13/34
= 38,2 %)

Enfant
(n = 9/26
= 34 %)

Hémoglobine (g/dl)
médiane (extrêmes)

14
(13,3-16,4)

13,3
(12,4-14,4)

12,7
(12-15,6)

Fer sérique (µg/ml)
médiane (extrêmes)

67
(33-82)

54
(40-63)

46
(38-60)

Capacité totale de fixation (µg/ml)
médiane (extrêmes)

365
(263-488)

409
(253-531)

318
(266-398)

Ferritine (ng/ml)
médiane (extrêmes)

137
(22-246)

31
(11-80)

23
(10-71)

Tableau 1 : population de Coutiches ayant un fer sérique diminué, une ferritinémie normale.
Légende : * p = 0,0002 vs. témoins ; ** p = 0,01 vs. témoins
Valeurs normales pour le laboratoire :
Hémoglobine : 12,9-18,1 g/dl (homme); 11,5-16,5 g/dl (femme); Fer 90-160 µg/dl (homme), 70-140 µg/dl (femme), 65-125 (enfant entre 2 et 14 ans); Ferritine = 20-300 ng/ml (adulte), 16-300 ng/ml (enfant).

Trois des hommes décrits ci-dessus ont subi des explorations par isotopes (voir détails référence [5]). Nous avons trouvé une fort taux d'incorporation de 59Fe dans les globules rouges dans tous les cas (respectivement 85, 85 et 75 %; taux normal 65-75 %) avec dans un cas, une épuration rapide du plasma du 59Fe injecté (T1/2 = 65 min; normalement 110±20 min). La demi-vie d'un globule rouge était normale dans les trois cas (respectivement 25, 26,5, et 28 jours). Le test de clearance du fer plasmatique était normal dans tous les cas (respectivement 65, 80 et 115 minutes; normale = 60-140 min). Dans trois cas, (comptage superficiel), une incorporation rapide de 59Fe dans la moelle osseuse avec une régression rapide de la radioactivité a été observée (figure 1). Dans un cas, aucune radioactivité n'a été observée au niveau du foie; dans les deux autres cas un taux de radioactivité dans le foie n'a été observé que pendant une minute. Les études de capture du 59Fe sont semblables à celles de la carence "classique" en fer, mais avec des niveaux normaux de ferritine, laquelle est normalement le premier marqueur biologique de la diminution. La diminution des niveaux de fer peut être due à l'intensité du champ magnétique, mais également à la dose totale cumulée et au nombre d'heures d'exposition par jour.

Nous avons également observé des sensibilités individuelles: ainsi, un taux de fer bas n'était pas observé parmi tous les membres d'une même famille et parmi les mêmes individus, le taux de fer variait durant cette période. Ceci n'est pas propre à la population de Coutiches. Etant donné que depuis le début de cette étude, nous avons observé d'autres personnes vivant à proximité de lignes à haute tension (p.ex. à Bolezeele, un autre village du Nord de la France), présentant parfois le même profil de fer parmi les personnes résidant près des champs magnétiques.

Nous supposons que les champs magnétiques peuvent modifier le métabolisme du fer parmi des populations soumises à 0,2 µT (2 mG) et plus, entraînant dans certains cas une incorporation élevée du fer par la moelle osseuse (ceci pourrait expliquer le faible taux de fer)

Figure 1 : Incorporation du 59 Fe dans les erythroblastes , administré par voie intra-veineuse.

et une utilisation rapide dans le métabolisme de l'hémoglobine, parfois avec une non absorption du 59Fe dans le foie. Il n'existe pas de données disponibles concernant les modifications du métabolisme du fer chez des patients vivant à proximité de champs magnétiques. Cette exploration plaide pour une étude plus vaste afin de confirmer nos observations.

Remerciements :
Nous témoignons de notre gratitude envers J.M. Provincial et le Comité des Riverains SOS Environnement de Coutiches pour leur assistance technique. Nous remercions le Dr. J.J. Huart qui nous a fourni le groupe témoin, le Dr. Th. Perez pour son assistance en statistiques, le Dr. Kerr-Conte du Laboratoire de Culture Cellulaire de la Faculté de Médecine de Lille et R. Medeiros, Professeur d'anglais à la Faculté de Médecine de Rouen, pour la traduction anglaise et les corrections, ainsi que M. Tomczak qui a dactylographié le manuscrit.

Références bibliographiques :

[1] Santini R. Présentation de cas particuliers. In "Notre santé face aux champs électriques et magnétiques. des faits scientifiques aux conseils pratiques." Ed. Sully, p. 81,1995.

[2] Expert Scientific Working Group. "Summary of a report on assessment of the iron nutritional status of the United States population." Am. J. Clin. Nutr. 42, p. 1318 (1984).

[3] Galan P., Yoon H.C., Preziosi P., Viteri F., Valeix P., Fieux B. et al. "Determining factors in the iron status of adult women in the SU.VI.MAX. study. Supplementation en vitamines et minéraux antioxydants" Eur. J. Clin. Nutr., 52 . pp. 383-388 (1998).

[4] U.S. Department of Health and Human Services. Hematological and nutritional biochemistry reference data for persons from 6 months to 74 years of age : United States, 1976-1980. Vital Health Series 232, p. 173 (1982).

[5] Patterson K.G., Richards J.M.D., "The use of radioisotopes in haematology", Blood Rev. 6, pp. 1-9 (1992).

Note :

Lors du XXIIème colloque de la Bioelectromagnetic Society (BEMS) à Munich les 11-16 juin 2000, Devevey L., Brugère H., Lambrozo J., Bernard M., Debray M., Patinot C., Guillosson J.J. et Nafziger J. ont fait une communication intitulée "Can 50 Hz magnetic fields alter iron metabolism and induce anemia ?" (Les champs magnétiques 50 Hz, peuvent-ils provoquer une altération du métabolisme du fer et induire de l'anémie? )(Article P-190 de l'Abstract Book). Cette étude, sponsorisée par Electricité de France, menée sur des rats montrerait qu'aucun effet sur le métabolisme du fer n'aurait été observé après 15 semaines d'exposition intermittente à des champs magnétiques 50 Hz de 500 µT (5000 mG). Sans doute la publication des Prof. Hachulla et Pelerin inquiète t'elle Electricité de France par les remous que sa diffusion pourrait susciter dans la population vivant sous des lignes à haute tension?
Nous conseillons vivement la lecture de l'article figurant sur ce site (www.teslabel.com), intitulé : "La manipulation des medias" .

Signalons au passage que J. Lambrozo est Directeur des Recherches Médicales d'Electricité de France et que H. Brugère, prof. à l'Institut Vétérinaire de Maison Alfort, a publié toute une série d'études sponsorisées par EDF. Monsieur H. Brugère fait régulièrement partie de délégations d'Electricité de France destinées à persuader les populations en France et à l'étranger (Suisse entre autres) de l'innocuité des champs électromagnétiques engendrés par les lignes à très haute tension.